La querelle du régionalisme au Québec

 

   

 

Accueil

Introduction

 

Annette Hayward
La querelle du régionalisme au Québec (1904-1931).
Vers l’autonomisation de la littérature québécoise

Ottawa, Le Nordir, 624 p. (Parution : janvier 2007)

 

 

PRÉFACE

Dominique Garand
Université du Québec à Montréal

Jamais, il me semble, la publication d’un ouvrage d’histoire littéraire québécoise n’aura été autant que celle-ci attendue, souhaitée, exigée. Nul chercheur intéressé par les mouvements littéraires du début du 20e siècle n’ignore le travail colossal produit par Annette Hayward, malgré le fait qu’il n’ait été possible de le consulter, pendant de longues années, qu’en un seul point du globe, sous forme dactylographiée. Aussi sommes-nous en présence ici d’un essai qui, bien que non publié officiellement, fut abondamment cité et considéré depuis plus de vingt ans comme un instrument de référence incontournable. Ne nous attardons pas sur les raisons qui retardèrent la publication et la diffusion de ce travail, raison avant tout pratiques, et voyons plutôt ce qui en fait aujourd’hui encore un ouvrage essentiel tant pour les chercheurs spécialisés en histoire littéraire que pour un plus large public désireux de mieux connaître une époque somme toute assez peu commentée.

La première qualité de l’essai d’Annette Hayward est précisément du côté de l’accessibilité de son style sobre, fluide et d’une clarté propre à assurer une lecture agréable. Alternant judicieusement entre l’analyse détaillée et la perspective globale, l’ouvrage est composé comme un récit mettant en scène différents protagonistes dont les interventions sont si bien décrites et contextualisées qu’ils en deviennent vivants. Attentive à cerner au plus près les facteurs ayant déterminé telle ou telle prise de position, l’auteure s’applique à recomposer la mosaïque des discours qui sont entrés, durant trois décennies, en relations d’alliance, de concurrence ou d’opposition. Elle retrace l’apparition successive des revues et journaux qui, à tour de rôle, ont prétendu offrir aux intellectuels et écrivains un espace d’expression susceptible d’engendrer un mouvement d’ensemble décisif pour l’avenir de la culture et de la littérature du Canada français. Tout n’étant pas tranché au couteau entre les régionalistes et ceux qui furent appelés, parfois malgré eux, les «exotiques», elle observe l’évolution de chaque protagoniste, son entrée en scène et parfois son retrait du jeu, ses volte-face et les contradictions qu’il aura cherché à surmonter. Elle analyse en détail les textes marquants, en cherchant à comprendre les composantes qui expliqueraient leur impact. Parmi eux, Annette Hayward identifie à juste titre deux textes fondateurs : celui de Camille Roy sur la «nationalisation de la littérature canadienne-française» et celui de Louis Dantin en préface à la première édition des poésies d’Émile Nelligan, tous deux parus en 1904. Enfin, à travers cette domination marquée de la parole critique ou idéologique, saluons comment l’essayiste se porte également à l’écoute de la voix des écrivains, voix qui, de rare, chétive et quelque peu soumise qu’elle est au début de la querelle, ira s’amplifiant et s’émancipant des programmes trop restrictifs, jusqu’à ce que certaines d’entre elles, au cours des années trente, en dépassant les antinomies stérilisantes, ouvrent la voie d’une certaine souveraineté de la démarche artistique.

Outre qu’il ait fait figure de pionnier tant par sa méthode que par le sujet traité, le travail d’Annette Hayward se distingue par sa rigueur et son exhaustivité. Alors qu’à peu près rien n’existait sur cette querelle au moment où l’auteure se mettait à la tâche, son geste décisif fut de dépouiller journaux et revues, des plus connus aux plus obscurs, de manière à exhumer, pour les livrer à la lumière du jour, quantité de textes oubliés, mais qui jouèrent néanmoins chacun son rôle dans ce long et crucial débat. Plusieurs chercheurs, dont je suis, doivent au patient travail d’Annette Hayward (que d’heures passées à scruter des microfilms!) l’accès aux textes formant le corpus relatif à cette querelle. Le premier motif de la rigueur observée par la chercheure relève donc du choix judicieux, comme elle s’en explique dans son introduction, de recourir systématiquement aux sources primaires, recours qui lui a permis d’aller à l’encontre des idées toutes faites et de prendre la mesure d’une situation complexe, tant sur le plan synchronique que diachronique. On trouvera dans les commentaires de l’auteure cette qualité de la nuance chère aux historiens. Nuance non pas tant dans les jugements portés (le but étant ici de comprendre et non d’évaluer) que dans la finesse des observations et dans la mise en perspective des faits. Le souci du détail permet à Hayward d’apercevoir, sous la discussion littéraire, d’autres sources de préoccupation, et ainsi d’envisager la part du malentendu dans ce conflit. Le souci du détail lui permet aussi de voir comment certains protagonistes, d’abord conciliants, furent amenés à durcir leurs positions, au-delà même parfois de ce qu’ils pensaient réellement. Il fallait aussi montrer comment certaines positions que nous pourrions facilement juger réactionnaires, furent le ferment d’une vitalité dont nous jouissons aujourd’hui. Enfin, c’est par le souci du détail et la finesse de l’analyse que l’on en vient à saisir, comme le fait Annette Hayward, ce que les deux partis en présence purent avoir en commun, là où en bout de ligne ils livrèrent le même combat.

Bien qu’un certain nombre d’ouvrages portant sur cette même période aient vu le jour depuis 1980, l’utilité de celui que nous propose Annette Hayward n’est pas entamée d’un iota. Il est encore le seul à offrir un tel panorama, à nous livrer le récit, presque au jour le jour, des débats qui marquèrent le processus par lequel la littérature québécoise allait enfin s’autonomiser sur le plan institutionnel et faire son entrée dans la modernité. Aucun n’introduit de façon aussi précise aux protagonistes de l’époque en faisant entendre leur voix à travers les textes qu’ils commirent et en présentant leurs interventions dans le cadre qui fut le leur à l’époque, celui d’échanges continuels avec d’autres protagonistes de grande ou moindre importance. La reconstitution de ce processus éminemment dialectique et la reconstitution des étapes qui jalonnèrent la construction d’un discours littéraire à la recherche de son objet, sont des qualités qui expliquent l’estime justement accordée aux travaux d’Annette Hayward et continuent de rendre indispensable, aujourd’hui encore, la lecture de son livre.

 


Dessin du peintre Ozias Leduc pour illustrer la couverture de la revue Le Nigog (1918). Nigog est un terme inuit signifiant harpon.