La querelle du régionalisme au Québec

 

 

Parution: janvier 2007 aux éditions du Nordir.

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Préface de D. Garand

 

 

 

Annette Hayward
La querelle du régionalisme au Québec (1904-1931).
Vers l’autonomisation de la littérature québécoise

624 p. Ottawa, Le Nordir, 2006.

Extrait

Introduction

La querelle du régionalisme, qui réussit à polariser les milieux littéraires québécois pendant les trois premières décades du XX e siècle, constitue indéniablement un moment de qualité pour l’historien et le sociologue de la littérature. La réflexion intense à laquelle se sont livrés les écrivains et théoriciens d’alors soulève des questions essentielles pour la littérature du Québec, et même pour toute littérature.

Nul doute que ce conflit majeur, qu’on appelle aussi la querelle entre les régionalistes et les « exotiques »(1) et que Berthelot Brunet qualifia de « notre Querelle des Anciens et des Modernes», ait existé. Elle finit même par impliquer presque tous les grands écrivains et journalistes de l’époque : Olivar Asselin, Victor Barbeau, Harry Bernard, Robert Choquette, Louis Dantin, Alfred DesRochers, Léo-Paul Desrosiers, Marcel Dugas, Jules Fournier, Claude-Henri Grignon, l’abbé Lionel Groulx, Jean-Charles Harvey, Albert Lozeau, Édouard Montpetit, Paul Morin, Adjutor Rivard, Robert de Roquebrune, l’abbé Camille Roy, parmi d’autres. Voici comment Victor Barbeau la décrivit dans La Presse du 16 juin 1919:

D’un côté: les profiteurs du passé, les accapareurs de l’histoire, les douaniers de la langue, les trustards du succès, tous « persona grata» dans les maisons d’éducation où leur zèle apostolique vaut son pesant d’or; esprits murés dans une foi de chapelle aveugle et irraisonnée; cerveaux réfractaires à toute progression et à toute éclosion d’art nouveau; torries [sic] de la littérature et des arts; chauvins en perpétuelle ébullition provincialiste; régionalistes, enfin, dont l’ultime ambition est de monopoliser le talent, de le vendre à leurs acolytes et à leurs fidèles dans des tracts et dans des revues, d’excommunier toute œuvre qui ne porte pas leur marque de commerce, d’anathématiser les auteurs qui écrivent en français avant d’écrire en « canayen ».
D’un autre côté: quelques jeunes écrivains et artistes qui ne connaissent qu’une culture, la culture française, la seule qu’on leur ait inculquée au collège où tous les manuels sont des manuels français, et qui, par suite de cette éducation, ne prétendent qu’à une seule écriture: le français; quelques poètes et prosateurs dont les livres pour être compris à l’étranger n’ont pas besoin d’être complétés par un lexique du dialecte québécois; quelques esprits ardents de beauté et d’une indépendance qui n’a rien du gâchisme, et qui refusent de cloisonner leur pensée dans des frontières toutes de convention, humains qu’ils sont avant d’être provinciaux; quelques jeunes, enfin, honnis de la bonne presse où on n’accuse jamais réception de leurs écrits, et dont ne parlent jamais les revues d’action française, de peur de scandaliser leurs lecteurs en leur découvrant une beauté qui ne doit rien au terroir et qui ne porte pas le « cache-panet » ancestral. (...)
Les deux groupes devaient fatalement venir en conflit.

Pendant longtemps, cependant, cette querelle a été complètement oubliée par les historiens de la littérature, et la critique littéraire semblait vouloir considérer le début du vingtième siècle au Québec comme une période peu digne d’intérêt où l’uniformité idéologique n’avait d’égale que la piètre qualité des œuvres. Ce n’est que vers la fin des années 1970, lorsque les chercheurs littéraires, à la suite des sociologues et des bibliographes, découvrirent les trésors enfouis dans les périodiques québécois — là où se faisait presque toute la réflexion critique avant 1930 — que l’on commença à détruire l’image simpliste qu’on se faisait de cette époque. Il est vrai que la hâte de se chercher des ancêtres valables provoque parfois d’autres simplifications qui contribuent à fausser la vision des questions abordées, tant la période 1899-1931 se prête à merveille à des entreprises de mythification ― ou de démythification. Mais peu à peu, les recherches scientifiques et historiques finissent par s’imposer.

L’importance de la querelle du régionalisme étant aujourd’hui reconnue par les chercheurs dans le domaine, il importait d’offrir au public une étude en profondeur qui, à partir d’un examen fouillé des sources primaires, montre toutes les ramifications et composantes du conflit et les situe dans le contexte global du Québec d’alors. Une telle démarche permet entre autres de distinguer pour la première fois entre les différentes étapes ― fort distinctes― de cette querelle, et d’en présenter toute la complexité.

Il va sans dire qu’une littérature n’atteint jamais seule une telle remise en question fondamentale et que la société qui s’y prêta devait être agitée par des remous profonds. Par conséquent, ce conflit ne peut être dissocié ni du courant nationaliste qui prit son essor au Québec vers 1900 ni des rivalités entre les différentes conceptions de la nation canadienne-française qui en découlèrent.

Ce fut l’époque de sir Wilfrid Laurier, des deux grands chefs nationalistes Henri Bourassa et l’abbé Lionel Groulx, et de personnalités remarquables telles que : Olivar Asselin, journaliste d’une indépendance et d’une intelligence exceptionnelles; Édouard Montpetit, directeur fondateur de l’École des sciences sociales, économiques et politiques de l’Université de Montréal; Armand Lavergne, ardent nationaliste qui réussit à faire voter la première loi provinciale sur l’emploi de la langue française; M gr Louis- Adolphe Paquet, théologien ultramontain extrêmement influent ; Louis-Athanase David, secrétaire de la province et important protecteur des arts. Il s’agit d’une des plus grandes périodes d’industrialisation du Québec, ce qui entraînera une croissance économique intense et engagera toute la problématique de la syndicalisation des ouvriers. La population de la province connaît une croissance spectaculaire et la société, de rurale qu’elle était au début du siècle, devient durant cette période majoritairement urbaine. Dans ce climat d’effervescence, le Québec assistera non seulement à la fondation d’associations comme la Ligue nationaliste et l’A.C.J.C., ou à celle de nombreux journaux et revues (dont Le Devoir ), mais également à une activité littéraire sans précédent. L’École littéraire de Montréal renaîtra de ses cendres, les nouveaux auteurs se multiplieront et le nombre d’œuvres publiées chaque année passera d’environ huit vers 1899-1901 à une moyenne supérieure à vingt vers 1920, et ce, sans tenir compte de leur qualité croissante. Les critiques littéraires se font plus nombreux et le monde de l’édition québécoise s’intéresse de plus en plus à la production locale.

Une telle énumération factuelle ne donne cependant qu’une image partielle de la situation. Après les quelques années d’un optimisme relatif où l’on vit la victoire politique de Wilfrid Laurier et l’essor de l’École littéraire de Montréal, la période qui suit 1900 au Québec semble se caractériser par un discours réactionnaire dans presque tous les domaines. Tout se passe comme si l’élite intellectuelle de la province entrait dans le vingtième siècle à reculons.

En effet, le renouveau nationaliste qui prend ses forces à partir de 1900, d’essence surtout négative, vient à la suite du conflit de la Loi navale et de la confrontation entre francophones et anglophones du Canada au sujet de la guerre des Boers en 1899. Henri Bourassa, farouche adversaire de l’impérialisme britannique, devient alors le chef nationaliste des Canadiens français (pour être ensuite supplanté par l’abbé Lionel Groulx), tandis que Laurier perd peu à peu de son ascendant et meurt finalement désillusionné après avoir vu son pays divisé par la première guerre mondiale et la crise de la conscription de 1917. Par surcroît, une nouvelle méfiance naît à l’égard de la France, la mère patrie culturelle, où l’on assiste dès le début du siècle à la séparation des Églises et de l’État, à l’établissement des écoles neutres et à l’anticléricalisme et à l’immoralité qui accompagnent cette période de la Troisième République.

Les dangers représentés par l’Angleterre et la France pâlissent cependant en comparaison avec ceux que le Canadien français vit à l’intérieur même du Canada: le début du siècle, avec l’urbanisation rapide, l’industrialisation menée surtout par des compagnies anglaises, les difficultés que rencontre un peu partout la défense de la langue française et l’immigration massive qui transforme souvent l’ouvrier canadien-français nouvellement arrivé en ville en une sorte d’« immigrant de l’intérieur », constitue une des époques où le danger de l’assimilation du peuple québécois fut on ne peut plus réel. En proie à un véritable « choc du futur », le Québec montre alors une nette tendance à se replier sur lui-même et à se raccrocher aux traditions du passé, en particulier à un renforcement de l’idéologie agriculturiste, messianique et anti-étatiste qui avait déjà cours pendant la deuxième moitié du XIX e siècle.

Cette volonté de repli, à un moment où la société québécoise vit une transformation sociale et économique profonde, engendrera une sorte de schizophrénie collective: « Le Québec se résume dans deux traits antithétiques : fixité idéologique au sommet; remous économiques et sociaux à la base. La période qui accordera ses faveurs à Henri Bourassa et à l’abbé Lionel Groulx passera aussi de l’euphorie ruraliste à la fondation de la Confédération des travailleurs catholiques du Canada. »(2)

Les écrivains et les critiques d’alors, comme tous leurs compatriotes, ne pouvaient qu’être affectés par les contradictions et les bouleversements qui confrontaient leur société et, en tant que membres de la petite élite instruite qui se consacrait à la réflexion sur l’avenir de leur peuple, ils se devaient de chercher des solutions, de suggérer une ligne de conduite ou de témoigner, même inconsciemment, de la situation afin d’éviter une disparition collective appréhendée.

C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre le discours en faveur de la « nationalisation de la littérature canadienne » prononcé par l’abbé Camille Roy en décembre 1904, au moment même où l’on vient d’assister à la publication des Soirées du Château de Ramezay, fruit des efforts éclectiques de l’École littéraire de Montréal, et à la révélation des poésies du jeune Émile Nelligan présentées par l’admirable préface-critique de Louis Dantin. Malheureusement, cette École littéraire de Montréal, qui se distinguait par son ouverture d’esprit, n’existe déjà plus, ayant succombé aux dissensions de ses membres. Le premier grand poète du Québec se trouve dans un asile d’aliénés et le remarquable critique qu’est Louis Dantin s’exile aux États-Unis. Un certain vide se fait sentir...

Ainsi commencera à Québec le mouvement régionaliste que certains décriraient comme le règne des linguistes (Adjutor Rivard et la Société du Parler français au Canada), des survivants de l’École patriotique de Québec (Pamphile Lemay, Nérée Beauchemin ), des ingénieurs-agronomes déguisés en poètes (Alphonse Désilets ) et d’une « littérature nationale » dirigée par des critiques qui veilleront scrupuleusement à tout attentat aux bonnes mœurs. L’École littéraire de Montréal, en renaissant de ses cendres pour fonder en 1909 sa revue Le Terroir (dont ne paraîtront que dix fascicules) contribuera sans doute à propager à Montréal ce retour à la doctrine nationaliste et régionaliste en littérature.

On conçoit facilement que cette tendance vers un monolithisme intellectuel n’ait pu se faire sans rencontrer de résistance. Celle-ci atteindra son point culminant vers 1918-1920, alors que la querelle entre les régionalistes et les « exotiques » éclatera finalement en guerre ouverte, produisant chez la plupart des participants un choc salutaire dont les effets se feront graduellement sentir par la suite.

Il est communément admis que la période qui suit 1920 vit l’essor du régionalisme triomphant et l’exil des « exotiques », et qu’il fallut attendre jusqu’à la deuxième guerre mondiale, voire jusqu’au Refus global de 1948, pour assister à une véritable réaction des milieux artistiques contre les contraintes de l’ancien Québec traditionaliste, ultra-catholique et régionaliste.

Pourtant, une telle vision fausse la réalité. En outre, peut-on affirmer que le régionalisme de 1904 est le même que le régionalisme de 1918? ou de 1931? Est-on justifié (car on le fait) d’assimiler les théories de Camille Roy ou d’Adjutor Rivard à celles d’un Lionel Groulx, d’un Damase Potvin, d’un Claude-Henri Grignon ou d’un Alfred DesRochers ? Les théories prêchées par l’abbé Camille Roy en 1904 et auxquelles on fait habituellement remonter les débuts du mouvement régionaliste, sont-elles identiques à celles qu’il prône en 1918 ou en 1931? Qu’est-ce exactement que ce régionalisme canadien,(3) et quel est son lien avec le régionalisme français? Si le régionalisme est né à Québec, pourquoi la partie la plus explosive de la querelle entre les régionalistes et les « exotiques » a-t-elle lieu à Montréal?

D’un autre côté, les « exotiques » de 1904 sont-ils ceux de 1910? de 1918? ou de 1920? Constituent-ils vraiment une « école » littéraire? Quel rôle joue la question de la modernité dans le conflit qui les oppose aux régionalistes? À quel point subissent-ils l’influence de la France contemporaine et à quel point représentent-ils tout simplement des « Français exilés sur les bords du Saint-Laurent »? Arrive-t-il que des « exotiques » se transforment en régionalistes ou des régionalistes en « exotiques »?

Voilà autant de questions auxquelles on ne peut répondre qu’en examinant en détail l’évolution de la querelle entre les régionalistes et les « exotiques », évolution que fait ressortir cet ouvrage. En effet, la complexité de ce conflit s’explique en partie par le fait qu’il se divise en réalité en quatre étapes distinctes qui ressortiront clairement à la fin de la présente analyse.

Le recours systématique aux sources primaires, en plus d’appeler un tel découpage en révélant clairement les divergences et les contradictions du conflit, montre qu’il est possible de cerner, à presque n’importe quel moment donné, un ou deux périodiques qui servaient de moyen de communication principal aux partisans de chaque camp. Une bonne compréhension des circonstances qui entourent le discours donné par Camille Roy en 1904 exige la consultation du Bulletin du Parler français au Canada, la quête des premières traces des « exotiques » mène infailliblement au Nationaliste, aux Débats, et ainsi de suite.

De tels regroupements autour d’un périodique avec un discours identifiable s’avèrent particulièrement révélateurs des implications idéologiques de la querelle et de ses liens avec la société de l’époque. C’est en effet dans ce rapport très étroit entre le conflit littéraire et un moment très précis dans l’évolution de la société au Québec qu’on découvrira la spécificité de ce phénomène unique qu’on peut appeler la querelle entre les régionalistes et les « exotiques » ou, plus simplement, la querelle du régionalisme.

Notes

(1) Il est préférable d’éviter le terme « exotiste », utilisé pendant la querelle presque uniquement, et de façon péjorative, par le régionaliste Claude-Henri Grignon.

(2) Fernand Dumont, « Du début du siècle à la crise de 1929: un espace idéologique », Idéologies au Canada français 1900-1929 (Québec : PUL, 1974), p. 13.

(3) En accord avec l’usage de l’époque, on utilisera dans cette étude le terme « canadien » comme synonyme de « canadien-français », et le terme « Québecquois » pour désigner les habitants de la ville de Québec.